Archives Gammas

Archives Gammas

Soutenu par des tréteaux d’architectes et de simples planches en bois, un immense rouleau de papier se déploie sur dix ou quinze mètres. De loin, on croirait voir un vieux parchemin, un manuscrit antique, un texte sacré tiré d’une grotte dans le désert. En s’approchant, on découvre, comme brûlé à l’acide ou irradié, toutes sortes de paysages, des machines étranges, des ruines, des bactéries, des satellites, de sombres demeures, des villes désertes, des immeubles en flammes, des villes du futur. En tout, ce sont ainsi cent ou deux cents images, (“brûlées au laser” nous dit Perraud, “parce que les rayons, comme la radioactivité, font céder le cœur des choses”) qui s’étalent sous nos yeux, suivant une logique ouverte, qui s’offre à l’interprétation. Sur la feuille de salle, quelques légendes. Là, il s’agit d’une ancienne centrale transformée en parc de loisir, ici un champignon mangeur d’uranium, un peu plus loin on comprend que le visage couvert de pustules est celui d’un jeune homme qui a cherché à construire un réacteur dans sa chambre d’enfant, là une “danse du radium” exécutée par Loïe Fuller devant les époux Curie. Tout parait faux, tout est absolument vrai. L’ensemble de ces faits a été minutieusement récolté par les artistes et un collège pluridisciplinaire (scientifiques, artistes, curateurs, intellectuels, universitaires), qui les ont aidés à décrypter les actes de cette invraisemblable civilisation du nucléaire.

“La radioactivité excède de toute part ce que l’homme est capable de maîtriser. C’est un réservoir à histoires, qui se situent tous aux limites du fantastique, nous explique Kebabdjian. Les rayons irradient nos paysages, traversent nos existences, modifient nos champs de connaissance, redéfinissent notre façon de voir le monde et l’idée que nous nous faisons de la trace que nous laisserons sur Terre. C’est cette comédie humaine que nous avons cherché à recueillir sur ce grand parchemin. Comme si elle était déjà révolue et que nous la contemplions depuis un futur lointain.” Les spectateurs tournent autour du document. Ils cherchent à le lire et à l’interpréter, comme une trace d’écriture archéologique, qui par effet d’inversion donnerait forme à cet avenir que nous avons tant de mal à envisager. Ils glissent vers vers la deuxième salle.